En quoi l’échec saoudien contre les Houthis symbolise-t-il les difficultés inhérentes aux groupes coalisés ?

Le contrôle des accès maritimes représente un volet majeur de la vision géostratégique du président Trump. C’est dans cette optique que les frappes aériennes américaines contre les Houthis se sont intensifiées récemment pour lutter contre les attaques de ces derniers en mer Rouge. Renaud Bellais, chercheur spécialisé en économie de la défense, souligne ainsi l’impact de ce groupe rebelle chiite sur les flux maritimes : « le nombre de bateaux croisant en mer Rouge s’est effondré depuis octobre 2023. Les flux maritimes en mer Rouge représentaient alors 13% du trafic mondial, 30% du transport de conteneurs et 21% des échanges énergétiques. Ils ont été divisés par deux, voire par trois pour les cargos ». Des frappes aériennes, les Houthis en subissent pourtant des milliers depuis plus de 10 ans au travers du lancement de l’opération « Tempête décisive ». L’Arabie saoudite, à la tête d’une coalition d’une dizaine de pays arabes sunnites, déclenche cette intervention en mars 2015 afin de rétablir le président Hadi, dépossédé de son pouvoir quelques mois auparavant par l’insurrection des Houthis au Yémen. Actuellement, les Houthis contrôlent politiquement et militairement un territoire où vivent environ les deux tiers de la population, soit 20 millions de Yéménites. Sanaa, la capitale du pays, est continuellement sous leur contrôle depuis le déclenchement de l’insurrection en 2014. Enfin, leur pouvoir de nuisance semble décupler comme en témoigne l’impact de leurs attaques sur le trafic maritime en mer Rouge. L’intervention saoudienne apparaît ainsi comme un échec difficilement contestable, les Houthis ayant même poussé l’Arabie saoudite à engager des négociations pour mettre fin aux hostilités. Comment dès lors expliquer l’incapacité d’une coalition militaire internationale à neutraliser efficacement une insurrection armée relativement limitée comme celle des Houthis ?

Les dissensions politiques : une faiblesse intrinsèquement liée au groupe coalisé 

L’idée d’une coalition militaire internationale qui fait front contre un ennemi commun renvoie dans l’imaginaire collectif à l’exemple emblématique d’une confrontation déséquilibrée. La mise en commun des forces armées, des ressources logistiques, des renseignements ou encore des infrastructures, sont autant d’avantages inhérents à la coalition qui alimentent la perspective d’une victoire rapide et écrasante. Cependant, tout groupement stratégique coalisé doit faire face dans le même temps à une problématique majeure : la cohésion militaire et politique entre les différents membres de la coalition. C’est ce que souligne Olivier Zajec, professeur des universités en science politique : « les chefs d’une coalition doivent en quelques sorte tenir deux fronts. Le premier consiste à coordonner des ordres de bataille différents afin de produire un effet d’ensemble décisif sur le plan tactico-opératif. Le deuxième, plus difficile, concerne le maintien d’une harmonie minimale entre les intérêts politiques spécifiques aux Etats coalisés ». Nous allons illustrer ce dernier point à la lumière de l’exemple que représente la coalition menée par l’Arabie saoudite contre les Houthis au Yémen.

Une société yéménite profondément divisée

Le conflit trouve ses origines dans les multiples fractures présentes au sein de la société yéménite. Cette première division yéménite est incarnée par les Houthis, une minorité chiite historiquement localisée dans le nord-ouest du pays, rentrée en rébellion contre le pouvoir central sunnite et renversant ainsi le président Hadi. L’alliance chiite scellée par cette minorité avec l’Iran pousse Riyad à intervenir afin de soutenir les forces sous l’autorité du gouvernement désormais en exil. A cette opposition entre les houthistes et les forces loyalistes, vient s’ajouter une scission supplémentaire incarnée par les mouvements séparatistes sudistes. Une volonté d’indépendance perdure en effet dans le Sud du pays, 35 ans après la disparition de l’Etat symbole de cette autonomie : la République démocratique populaire du Yémen. Cette volonté est aujourd’hui incarnée politiquement par le Conseil de transition du Sud.

Les intérêts divergents des Emirats arabes unis au Yémen

Les fractures dans la société yéménite sont à la fois le facteur déclencheur de la coalition menée par l’Arabie saoudite mais elles favorisent également l’émergence d’intérêts divergents parmi les membres du groupe coalisé. Au sein de ce dernier, un acteur s’est très tôt démarqué comme le principal partenaire régional de l’Arabie saoudite dans sa lutte contre les rebelles Houthis : les Emirats arabes unis. Si, à l’origine, une harmonie minimale entre les intérêts politiques de ces deux pays était observée, au travers de la volonté commune de rétablir le président Hadi au pouvoir au Yémen. Les Emirats arabes unis se sont progressivement détournés de cet objectif initial afin de poursuivre leurs ambitions géostratégiques personnelles. Celles-ci se matérialisent par un soutien important accordé au Conseil de transition du Sud pourtant opposé aux forces loyalistes soutenues par l’Arabie saoudite. En capitalisant sur le désir de sécession de cette organisation, les Emirats arabes unis cherchent ainsi à renforcer leur influence dans le golfe d’Aiden, un espace maritime essentiel au commerce maritime international situé au Sud du Yémen.

Les affrontements d’Aden : un symbole frappant de cacophonie dans la coalition saoudienne

Le rapport du groupe d’experts de l’ONU sur le Yémen datant de 2020 souligne ainsi concrètement le soutien qu’apporte les Emirats arabes unis aux Forces de la Ceinture de sécurité affiliées au Conseil de transition du Sud : « ces derniers ont formé les Forces, choisi les commandants, recruté et entraîné les troupes, versé les soldes et fourni les armes, le matériel et la logistique ». Ce sont ces mêmes Forces de la Ceinture de sécurité qui vont par la suite se heurter aux troupes du gouvernement yéménite lors d’affrontements majeurs survenus au cours du mois d’août 2019 dans les villes suivantes : Abiyan, Chaboua et Aden. C’est dans cette dernière que les troupes séparatistes se sont emparées du palais présidentiel. Le jour suivant cette prise symbolique, la coalition menée par l’Arabie saoudite lance une frappe aérienne pour contraindre le retrait des troupes affiliées au Conseil de Transition du Sud. Le point d’orgue symbolisant les querelles internes à la coalition est atteint lorsque les Emirats arabes unis décident finalement de bombarder les forces gouvernementales comme le souligne le rapport du groupe d’experts de l’ONU sur le Yémen : « Le deuxième événement décisif s’est produit les 28 et 29 août 2019 lorsque les Émirats arabes unis ont mené des frappes aériennes contre des unités militaires du Gouvernement yéménite qui se préparaient à reprendre le contrôle d’Aden. Les frappes aériennes ont empêché les troupes gouvernementales d’entrer dans la ville et ont donné un avantage militaire au conseil de transition du sud ».

C’est au travers des mots d’Olivier Zajec au sujet des coalitions que nous pouvons ainsi comprendre la résistance des Houthis face à une coalition internationale : « Si ce sont en revanche les querelles internes qui l’emportent, le rendement stratégique des victoires tactiques diminuera d’autant et les initiatives de l’adversaire en seront facilitées ». En effet, les divisions entre Riyad et Abu-Dhabi ont permis aux Houthis d’imposer un rapport de force à l’Arabie saoudite menant ainsi à l’enlisement du conflit puis à des négociations avec cette dernière. Si le manque d’harmonie entre les intérêts politiques spécifiques des Etats coalisés est un facteur important de l’échec de la coalition saoudienne, il ne peut cependant en être l’unique cause. L’enfermement de Riyad dans une stratégie militaire peu efficace et controversée, le soutien populaire local ou encore la maîtrise du terrain montagneux par les Houthis sont autant de facteurs à prendre en compte dans l’analyse de cet échec.