La logique sécuritaire internationale, un terreau aux conflits africains ?

En mars 2025, Niaggalé Bagayoko, chercheuse spécialiste des mécanismes africains de gestion des conflits, déclare au micro de Pascal Boniface : « de manière générale, je ne crois absolument pas – et les trente dernières années le démontrent – que les acteurs internationaux aient réellement de prise sur l’évolution des conflits africains ». En effet, malgré les condamnations verbales, les sanctions, et les interventions de la communauté internationale, des crises majeures perdurent, ressurgissent, voir se dégradent au cours des dernières décennies. Il apparaît ainsi essentiel de questionner les pratiques et la logique derrières les interventions internationales pour comprendre si ces dernières sont adaptées aux problématiques rencontrées ou si elles se révèlent en réalité contre-productives.

Opération Barkhane : quand la logique militaire française alimente le djihadisme

Singulière par son ampleur, l’opération Barkhane est une intervention militaire française lancée en août 2014 au Sahel. Elle vise à traquer et à éliminer les groupes armés djihadistes conjointement avec les pays dits du « G5 Sahel » : le Tchad, le Mali, le Niger, le Burkina Faso et la Mauritanie. Près de quatre ans après l’annonce par Emmanuel Macron de la fin de cette opération militaire, le dernier rapport sur l’état du terrorisme dans le monde de l’Institute for Economic & Peace semble indiquer une dégradation importante de la situation sécuritaire dans toute la région. En effet, ce rapport annuel indique qu’en 2024 « 51 % de tous les décès liés au terrorisme se sont produits au Sahel, soit 3885 sur un total mondial de 7555 ». Lors de l’annonce de la fin de l’opération Barkhane, Emmanuel Macron pointait du doigt la responsabilité des Etats africains dans l’échec de la pacification de la région : « nous ne pouvons pas sécuriser des zones qui retombent dans l’anomie parce que des Etats décident de ne pas prendre leur responsabilité ». Raphaël Granvaud, membre du comité de rédaction du journal mensuel Billets d’Afrique, souligne pourtant que l’action française au Sahel est en elle-même contre-productive dans la lutte contre le terrorisme, du fait qu’elle ne réponde qu’à une logique sécuritaire niant par la même occasion la complexité du phénomène djihadiste. L’engagement dans les groupes armés djihadistes repose avant tout sur la volonté des individus de « protéger leur communauté contre la violence des représentants de l’Etat ou d’autres groupes armés » ou encore de se venger « des situations perçues comme injustes et discriminatoires » . L’ingérence étrangère que représente l’opération Barkhane vient directement nourrir ce ressentiment à l’origine de l’engagement dans les mouvements djihadistes puisqu’elle renvoie dans l’imaginaire collectif des populations locales à une armée d’occupation ou encore à l’époque coloniale. Les modalités selon lesquelles l’intervention militaire française s’organise sont également à l’origine de la recrudescence du terrorisme dans la région du Sahel. En cause notamment les victimes civiles liées à l’utilisation de drones armés français. Ainsi, l’enquête conduite par la division des droits de l’homme de la Mission de l’ONU au Mali conclut qu’un frappe aérienne française au Mali en janvier 2021 a tué 22 personnes dont seulement 3 faisaient réellement partie d’une cellule djihadiste. Confrontée à cet exemple de bavure – par ailleurs contestée par la France – les populations locales peuvent dès lors développer le ressentiment précédemment évoqué et venir grossir les rangs djihadistes dans l’ensemble de la région. C’est en cela que la logique sécuritaire développée au cours de l’opération Barkhane se révèle inefficace voire contre-productive dans la lutte contre le terrorisme au Sahel.

Des politiques sécuritaires européennes incohérentes face au conflit armé congolais

L’ingérence rwandaise en République démocratique du Congo commence lorsque le génocide au Rwanda s’achève en 1994. Les tensions entre les Tutsis et les Hutus rwandais s’exportent alors au Zaïre (territoire actuel de la RDC) lorsque ces derniers se réfugient à l’est du pays, dans la région du Kivu, par peur des représailles au génocide menées par le Front patriotique rwandais. Paul Kagamé, commandant tutsi de ce parti politique et président actuel du Rwanda va alors jouer un rôle central dans la politique intérieure congolaise au cours des décennies suivantes. En 1996, il finance l’AFDL, un groupe rebelle congolais qui lance une offensive contre les camps de réfugiés hutus présents dans la région du Kivu. L’offensive se transforme en rébellion et mène ainsi à la chute du dictateur Mobutu Sese Seko : le Zaïre devient la République démocratique du Congo. Laurent-Désiré Kabila, leader de l’AFDL, s’auto proclame alors président et nomme des personnalités rwandaises à des postes importants avant de prendre ses distances avec ceux qui avaient permis son accession au pouvoir. Le Rwanda soutient alors des groupes rebelles dans la région du Kivu, et lance une offensive dans l’ouest du pays. Ce que l’on nommera plus tard la deuxième guerre du Congo, va permettre au Rwanda de considérablement s’enrichir en exploitant les matières premières présentes dans la région déstabilisée du Kivu. C’est pour conserver sa mainmise sur ce territoire possédant 60 à 80% des ressources mondiales de coltan, qu’aujourd’hui encore le Rwanda finance le M23, un groupe armé en lutte contre les troupes gouvernementales congolaises. Les intérêts économiques et les tensions ethniques sont donc le moteur des conflits armés qui déchirent la RDC ces dernières décennies. Consciente de ces problématiques, l’Union européenne a fait historiquement de ce pays un « laboratoire » pour y développer sa politique de défense et de gestion de crise comme le souligne Delphine Deschaux-Dutard, maître de conférences en science politique et spécialiste de la sécurité européenne. En effet, c’est en République démocratique du Congo que l’UE a déployé plus de 2000 soldats européens en 2003, dans le cadre de sa première mission militaire autonome : l’opération « Artémis ». Celle-ci avait pour but de rétablir la situation humanitaire et sécuritaire à Bunia, une ville située dans le nord-est du pays. En 2006, c’est près 2500 soldats qui étaient déployés dans le cadre d’une nouvelle opération militaire « EUFOR RD Congo », afin de garantir l’organisation de la première élection démocratique en RDC. Malgré ces interventions qui font de la République démocratique du Congo, un pays pionnier en matière de déploiement d’opération militaire européenne, les conflits perdurent au travers des décennies. L’une des causes de cette impuissance internationale résulte dans une contradiction, celle pour l’Union européenne de financer militairement le Rwanda pour combattre le djihadisme au Mozambique. C’est ce que souligne Delphine Deschaux-Dutard « Ces divergences viennent s’ajouter au soutien que l’UE accorde par ailleurs à l’armée rwandaise depuis décembre 2022 – renouvelé en novembre 2024 – dans le cadre de la Facilité européenne pour la paix, pour lutter contre l’insurrection djihadiste dans le Cabo Delgado » . Le Conseil de l’Union européenne a effectivement accordé en novembre dernier une enveloppe de 20 millions d’euros supplémentaires pour soutenir militairement un pays responsable par son ingérence du conflit armé que traverse actuellement la RDC. La seule logique militaire pour lutter contre les problématiques sécuritaires africaines se révèlent une nouvelle fois ici contre-productive puisqu’elle permet indirectement d’alimenter la crise congolaise en finançant le Rwanda.

Raisonner uniquement par le prisme de la réponse sécuritaire face aux conflits armés qui sévissent sur un territoire donné se révèle donc inefficace et contre-productif, que ce soit en alimentant le phénomène à l’origine de la crise dans le cas de l’opération Barkhane ou en apportant un soutien militaire à un Etat pourtant responsable du conflit pour le Rwanda avec la RDC. Ce qui se cache en réalité derrière l’usage unique du levier militaire, c’est la négation de la complexité des phénomènes à l’origine des conflits et des crises. Les intérêts économiques, les tensions ethniques, les injustices perçues par les populations locales sont autant d’éléments auxquels il faut savoir apporter une réponse sociale complémentaire afin de résoudre les crises dans la durée. Au-delà de la simple impuissance, la question de la complicité internationale dans le cas de certains conflits africains peut légitiment se poser. C’est ce que souligne le docteur Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018, lors d’un podcast enregistré avec Pascal Boniface en 2023 : « Malheureusement, je crois que la communauté internationale est complice. Elle sait très bien que ces minerais viennent de cette violence inouïe. La communauté internationale est au courant de tous les systèmes d’exploitation, et surtout des crimes qui se commettent en République démocratique du Congo pour réaliser ces exportations. Et malheureusement, il n’y a pas de sanctions ».